Sunday, 27 December 2009

Saint Nil de la Sora: Une Voix dans le Désert

Saint Nil de la Sora: Une Voix dans le Désert
texte anglais (c) Miles (Nilus) Stryker
traduction française (c) Jean-Michel Dossogne amdg.be 7 mai 2005.


C'est dans les sauvages et désertiques étendues du nord de la Russie, au milieu des marais et des forêts qui s'étirent autour de la Volga, que saint Nil Sorki appela le monachisme Russe à revenir à la simplicité, à l'humilité, à la prière, et au coeur de l'enseignement des antiques Pères de l'Eglise.
On connaît peu de détails particuliers sur la vie de saint Nil. Les traits principaux sont rapportés par le « Patericon » du monastère de la Trinité-Saint-Serge, et il y a aussi quelques fragments de lettres, de commentaires et d'écrits qui ont survécut tant à la destruction des Tatars qu'à la négligence ecclésiale. Des années durant, l'Eglise Russe vit en Nil plus une énigme qu'une bénédiction. Les autorités de l'Eglise Russe de l'époque n'avaient pas été à même d'apprécier la valeur de son point de vue, ni de prêter attention à ses avertissements, et elles firent en sorte que tant lui que ceux qui l'ont suivit, et leurs idées, soient relégués aux dernières pages de l'histoire ecclésiastique (1). Il est bon pour l'Orthodoxie en général, et l'Eglise Russe en particulier, que pour finir elle fut à même de le reconnaître comme saint, autant que ceux qui avaient des idées plutôt différentes. Ce ne sera cependant pas avant de longues années après sa mort qu'il y aura reprise d'intérêt en faveur de ses écrits et idées, et de son merveilleux exemple personnel de dévotion et détermination Chrétiennes. Bien qu'il ne sera jamais officiellement canonisé par l'Eglise Russe (2), saint Nil commença à apparaître dans les calendiers de paroisses au moins à partir de la fin du 18ème siècle (comme constaté en 1864), et on le retrouvera officiellement repris dans le calendrier ecclésiastique officiel à partir de 1903 (3).

Nil de la Sora (Nil Sorsky) naquit vers 1443 dans une famille appelée Maikov. Quelques auteurs le présente d'ascendance noble (4), mais cette opinion semble dériver du fait qu'il avait de proches disciples et admirateurs qui étaient eux nobles, et de son style d'écriture claire et érudite, et de son éducation. Nil parle de lui-même en utilisant l'épithète poselyanin (habitant rural) (5) et nombre d'auteurs acceptent son origine paysanne.

Il entra jeune dans la vie monastique, et fut tonsuré "dans ma jeunesse" d'après ses propres paroles (6). On ne sait pas grand chose de ses premières années comme moine. Il entra au célèbre monastère de saint Cyril de Belozersk (9 juin). On ne sait pas trop combien de temps il y demeura ni les raisons de son départ. Certains auteurs présentent l'idée que ses capacités d'érudit et ses diligents efforts le firent accepter dans le monastère Russe sur la sainte Montagne de l'Athos en Grèce. On possède cependant un fragment de lettre qui donne une autre raison, et un sens plus personnel de frustration et de mécontentement à l'intérieur de la communauté spirituelle du Lac Blanc.



"Est-ce que mon départ du monastère (du Lac Blanc) n'était pas pour le bien du profit spirituel? Oui, pour son bien; car je n'y voyais plus la préservation de la manière de vivre selon les Lois de Dieu et les traditions des Pères, mais plutôt une vie selon la volonté propre de chacun et les idées humaines; et ils y étaient nombreux ceux qui, agissant de cette manière corrompue, s'imaginaient mener une vie vertueuse." (7)

Il semble donc que Nil soit partit à la recherche d'une forme plus "pure" de vie monastique et accompagné de son disciple, Innocent (qui deviendra saint Innocent de Komel), il fit le voyage de l'Orient pour la vénérable communauté monastique du Mont Athos. Quand y parvint-il, et combien de temps demeura-t'il dans le monastère Russe sur l'île Grecque, on ne le sait pas.

On pense qu'il maîtrisait le Grec, bien que nombre des anciens écrits des Pères de l'Eglise avaient déjà été traduits en Russe (mais non compilés). C'est à cette époque qu'il entama des années dédiées à la lecture, la traduction et l'étude des antiques Pères de l'Eglise. Il semble avoir été particulièrement attiré par les écrits des saints Basile le Grand, Macaire d'Egypte, Isaac le Syrien, Philothée du Sinaï, Jean Cassien, Nil du Sinai (son homonyme), Maxime le Confesseur, Siméon Stéthatos, Pierre Damascène, Jean Climaque et Grégoire le Sinaïte. On voit clairement sa joie à étudier ces écrits si profonds des Pères dans la citation suivante :

"Je vivais comme une abeille voletant de belle fleur en belle fleur afin de connaître le jardin de la vie, la vérité Chrétienne et afin de ranimer mon âme, d'y paver un chemin pour la préparer à son salut." (8)

C'est durant son séjour au Mont Athos que Nil commença à afiner sa pratique de toute une vie, la "prière mentale". Au Mont Athos, la "Prière de Jésus" était utilisée comme centre de la dévotion contemplative du Mystère, et on présume qu'il y a travaillé sous la guidance d'un Ancien expérimenté (Staretz) à cette époque.

(Pour plus d'informations sur le développement spirituel de saint Nil, ses écrits et contributions, merci de voir la partie "écrits" de ce site)

On rapporte que Nil se serait aventuré à partir du monastère méditéranéen pour partir en pèlerinage vers la ville sainte de Consantinople, visitant les monastères avoisinants, bien qu'il n'existe aucun détail de ces séjours. Apparement, il voyageait avec son disciple Innocent, et continua ses études et voyages jusqu'à ce que soit il retourne au Mont Athos, soit en Russie. A nouveau, les détails sont vagues et il n'y a plus de chronologie fiable.
Cependant, il est indiqué que Nil rentra en Russie, et vint auprès de saint Cyril de Belokersk (Lac Blanc) après ses voyages et son séjour au Mont Athos. Pénétré par l'enseignement et l'esprit du monachisme Grec, il chercha à ramener en Russie ce qu'il avait appris. Après son retour de Grèce, Nil demeura quelque temps au monastère de saint Cyril, "s'étant construit une cellule hors du monastère." (9) Apparement cependant, ses dévotions et contemplations étaient constamment interrompues par les gens cherchant son conseil et sa compagnie, et il décida de déplacer sa hutte vers un endroit plus éloigné et moins peuplé.

"Alors je m'éloignai du monastère jusqu'où, par la grâce de Dieu, je trouvai un endroit approprié, peu fréquenté par des matérialistes." (10)

Du fait que ses premières expériences dans un grand monastère lui semblaient comporter nombre de désagréments, Nil espéra ramener dans sa partie une nouvelle forme de vie monastique, basée sur de plus petites communautés de moines. Ce qui deviendra connu sous le nom de système monastique du Skete (Skite) s'était développé hors de Russie. Nil avait observé les Sketes Athonites et Byzantins durant ses voyages et son séjour en Orient, et pensa que cette forme résolvait nombre des problèmes qu'il sentait exister dans les grandes communautés où il avait auparavant vécu.

Les Sketes sont fondés sur le principe de quelques moines qui cherchent à entamer la vie contemplative en bâtissant des cellules individuelles pour la prière et la contemplation, assez proches les unes des autres pour participer ensemble à la Liturgie et aux Offices, et s'entraider en maintenant un moyen de subsistance, ou au moins de quoi se nourrir chacun. De la sorte, tant le sens de la dévotion et de la contemplation privée étaient incorporés à l'interaction plus communautaire du rite et de l'assistance (tant matérielle que spirituelle).

Le système du Skete que Nil amena en Russie était à mi-chemin entre les communautés cénobitiques et l'érémitisme (solitaires, ermites), et leurs formes respectives de dévotion, prière et vie monastique. Le fondateur de plus petites communautés de moines fervents permet à chaque adepte le plus de temps possible pour la prière privée et la méditation solitaire, et reconnaît aussi l'importance des Liturgies communes, des Sacrements et du rituel. Les communautés de Sketes sont basées sur la notion de travail individuel et l'idée que chaque moine travaille pour ses propres besoins. Elles réalisent aussi le fait que la vie présente souvent le besoin de l'assistance matérielle et spirituelle, en coopération avec les autres. Cette voie médianne dans l'ascétisme devint la base pour une nouvelle forme de monachisme qui allait se répandre par la suite en Russie et dans la région de la Trans-Volga. Pour Nil, c'était un moyen de créer une manière de vivre dans une solitude profonde et volontaire en relation avec Dieu, à l'intérieur du réseau d'une communauté. C'était sa manière d'accomplir le dicton de vivre "dans le monde sans en faire partie."

L'endroit que Nil se choisit pour devenir la base de son petit Skete a été décrit par les voyageurs comme une région marécageuse, boueuse, près de la Rivière de la Sora. Il y avait de grandes étendues de sapins, mais la rivière n'y coulait pas à flot en cet endroit-là, et c'était décrit comme un endroit désertique stagnant et isolé. Le sol était détrempé, et Nil eut à élever de la terre pour y bâtir sa première cellule (hutte). C'est dans ce lieu solitaire et désolé que les fondements du système du Skete en Russie sont nés. De là, son influence se répandit et s'implantat fermement comme une "3ème voie" pour le monachisme Russe et les fondations de communautés contemplatives.



Au départ, Nil repoussa ceux qui cherchaient à devenir ses disciples. Lorsqu'il s'éloigna plus encore du monastère de Saint Cyril, il pensa que l'isolement découragerait la perturbation et les moines qui sollicitaient son conseil. Mais un petit groupe d'adeptes dévoués et insistants commença vite à se rassembler autour de lui pour ses enseignements et conseils spirituels.

"Nombre de vertueux frères vinrent à moi, voulant vivre ensemble, bien que j'en refusais beaucoup, parce que je suis un pécheur et une personne stupide, et si faible d'âme et de corps. Mais certains de ceux que j'avais chassés revinrent en insistant pour rester, et ne voulant pas cesser de frapper à ma demeure, ne me laissant pas tranquile. Alors je considérai cela, me disant que c'était peut-être la volonté de Dieu, qu'ils viennent à moi, peut-être avaient-ils le droit de partager la tradition des saints et garder les Commandements de Dieu et vivre en accord avec la tradition des Saints Pères." (11)

Nil ne se présenta jamais comme un Ancien ou un staretz dans le sens traditionnel. Il se présentait à ceux qui sollicitaient ses instructions comme un ami qui participait au même voyage qu'eux, qui connaissait quelques uns des chemins et pistes qu'ils avaient à emprumpter, et avait quelque connaissance des épreuves qu'il serait nécessaire d'affronter dans ce grand voyage vers Dieu. Il se voyait comme égal à ceux qui cherchaient ses conseils, et ne voulut jamais demander le titre d'Ancien, ni le statut spirituel élevé que cela impliquait. Il enseignait par des indications et exemples, et partageait ce qu'il avait appris durant ses longues années à scruter les écrits des Evangiles, les Epitres, et les écrits des Pères de l'Eglise. Ce n'était pas un voyage facile. Il demandait l'attachement à Dieu et aux Règles du Skete. Les hommes qui restèrent avec lui pour étudier et prier n'étaient pas seulement confrontés à des évaluations spirituelles du voyage, mais aussi à la dureté de la pauvreté qu'ils assumaient volontairement, comme limites de leur foi et de leur vie.

"Si l'un d'eux ne voulait pas vivre selon les Commandements de Dieu et la tradition des saints Pères, alors il devait cesser de frapper à mon humble demeure. Je le renvoyait comme s'étant prouvé paresseux et querelleur." (12)

Les activités des moines à l'intérieur du Skete et celles de Nil lui-même était en premier lieu centrées sur la prière et la dévotion. Chaque moine, cependant, établissait ses propres règles de prière et d'activités, était responsable pour maintenir ses propres moyens de subsistance, et soumis aux règles communes de la vie du Skete (voir la section Ecrits).

"Les enseignements de Nil mettaient l'accent sur la dignité et la liberté. Ses Sketes étaient organisés pour assurer un maximum de liberté à l'intérieur de laquelle ses moines étaient libres de chercher après Dieu selon leur manière propre. La vraie sainteté, enseignait Nil, n'était pas définie par un nombre fixe de pratiques ascétiques, ou de prière, mais par les mouvements vers le but, c'est-à-dire le mouvement vers Dieu. Ce mouvement est ressenti comme le but de la vie humaine, et dès lors la signification de la dignité humaine." (13)

Nil et ses disciples entreprirent de copier les livres et de corriger les erreurs majeures dont il ressentait la présence tant dans les textes traduits et dans les interprétations des leurs rédacteurs à l'intérieur des manuscrits, en particulier dans les Vies des Saints. Nil aurait rédigé un compendium majeur des "Vies des Saints", mais malheureusement il a été perdu par l'histoire, bien que des références ont occasionnellement été faites dans des études ultérieures sur sa vie et son oeuvre.

A la fin du 15ème siècle, l'Eglise Orthodoxe et les institutions monastiques avaient grandit et s'étaient consolidées en même temps que les grands des peuples Russes. C'était devenu de puissants propriétaires terriens et les sièges de tant le pouvoir séculier qu'ecclésiastique. On estime qu'à peu près le tiers des terres arables étaient propriété ou contrôlées par ces grands monastères et clercs ecclésiaux. La puissance politique de l'Etat féodal était à la fois soutenue et étayée par les hiérarques ecclésiaux. Mais comme avec tous les grands conglomérats de pouvoir, il y avait de grands abus d'autorité, tant contre les paysans qui travaillaient sur les terres qu'avec les finances qui étaient amassées par les propriétaires terriens ecclésiaux.

"Les monastères furent parmi les premiers propriétaires terriens à demander à la Couronne pour des chartes fixant les paysans au sol.. A son niveau, le monastère de la Trinité-Saint-Serge avait 100.000 "âmes" cultivant ses propriétés dispersées sur 15 provinces." (14)

Non seulement l'Eglise et ses institutions monastiques étaient des acteurs économiques et politiques majeurs à l'intérieur d'une identité nationale croissante, mais étaient aussi des sources majeures pour les hautes études et aussi servaient de centre d'expension culturelle et de développement en ces temps. Les artisans, architectes, maçons et bâtisseurs, graveurs de bois, orfèvres, argentiers, bijoutiers, peintres et artistes, iconographes, et les écrivains, tous commencèrent à se développer et à fleurir sous mécénat et service d'Eglise. Quelques unes des plus belles et durables musiques de la civilisation Occidentale ont aussi grandit de cette nouvelle floraison de la culture nationale Russe, qui était en recherche de sa propre expression du Christianisme et de la musique locale. Tenter d'examiner les époques et influences dans lesquelles saint Nil vécut n'est pas des plus simple. Il y a beaucoup à dire à propos des douleurs de l'accouchement d'une nation, quand les peuples luttaient pour trouver un commun dénominateur de langue, culture et religion. Des erreurs étaient commises, et des excès avaient lieu. Parfois des valeurs se perdaient ou étaient oubliées, et parfois des institutions religieuses attrapaient l'ivresse du pouvoir suite à leur croissance. Nous sommes tous humains, et la propension humaine aux sales manies semble trouver sa place même dans les institutions les plus religieuses et apparement les plus morales.

Mais ce sont ces contradictions-là que saint Nil vit, et au sujet desquelles il nous avertit d'être sur nos gardes. Le Christianisme Orthodoxe est une "religion" qui dit qu'afin de maintenir le sacré dans ses rites et la véritable essence de ses enseignements, il nous faut être "dans le monde sans être de ce monde." Pour saint Nil, c'est la responsabilité première du Chrétien. Etre prévenant et doux au possible dans nos relations humaines, tout en étant en tout temps occupé à essayer de maintenir notre dévotion et notre fidèle relation à Dieu, c'est ce à quoi le Christ appelle chacun d'entre nous. Nil vit l'hypocrisie et le danger d'une hiérarchie ecclésiale qu'il pensait avoir perdu la raison. L'édific de l'Eglise avait certes grandit, mais saint Nil voyait que l'intérieur était délabré, pollué par l'avidité et l'aspiration au pouvoir et au contrôle. Il ne voulait pour rien sacrifier la véritable essence du Mystère ésotérique de l'Eglise pour la grande architecture et la structure humaine et l'Etat national.

Nil et ses disciples menèrent une vie relativement obscure et en paix, jusqu'en 1490 (voir note 19), lorsqu'on lui demanda de participer à un Concile de l'Eglise pour décider du sort d'un groupe d'hérétiques connus comme les Judaïsants. Ces Judaïsants étaient un petit groupe d'intellectuels ecclésiastiques relativement bien placés qui commençaient à avoir une influence sur les interprétations théologiques et le développement de l'Eglise. Ils se contentraient dans la région autour de Novgorod et commencèrent des incursions dans les années 1470 lorsque d'autres critiques éclatèrent contre l'Eglise établie. On a perdu nombre des caractéristiques de cette hérésie, ou elles sont discutées par les historiens ecclésiastiques, mais il semle que c'était surtout une question du rétablissement des interprétations de l'Ancien Testament basées sur les Livres de Moïse et le rétablissement des rites de la tradition Judaïque comme base pour les Sacrements de l'Eglise. Les Judaïsants étaient accusés autant d'être des Juifs traditionnels que des "réformateurs radicaux." Leurs idées ont été considérées par les historiens comme du Judaïsme libre-penseur combiné à des accents Chrétiens ou de la mystique de la Kaballe. Ont dit qu'ils niaient la vue Trinitaire de Dieu, l'Incarnation du Fils, le culte des Saints et la valeur spirituelle des icônes. On dit que leurs études se dirigaient vers l'astrologie, l'alchémie et les manuscrits et écrits hermétiques, de même que des anciens textes de la Kaballe. Ils ne voulaient pas circoncire leurs convertis Orthodoxes afin de conserver leur secrète présence dans l'Eglise. Il est certain qu'ils regardaient vers le Judaïsme et l'Ancien Testament comme leur source majeure de théologie. On a présenté une ressemblance dans le mot pour Juif et le mot pour Espagnol, qui en Russe seraient fort similaires, et il y aurait une possibilité que les Judaïsants aient leurs racines remontant aux alchimistes Juifs d'Espagne, qui avaient émigré via l'Europe Orientale vers la Russie. (15) Les Judaïsants étaient aussi fort critiques face à la richesse croissante et aux propriétés terriennes des monastères et de l'Eglise, et il cherchaient un retour à une forme plus simple de spiritualité et de dévotion. Leur menace pour l'Eglise ne fut pas vraiment considérée comme importante, jusqu'à ce qu'ils commencent à "convertir" des prêtres et à acquérir de la sympathie de la part de membres de la famille du Tsar concernant leurs vues critiques. L'influence des Judaïsants continua à se répandre tant dans l'Eglise que dans la société civile, 15 ans durant, jusqu'à ce que des rumeurs de leur secte secrète et mystique ne parviennent au nouvel évêque de Novgorod.

L'archevêque Gennadij fut nommé pour le district de Novgorod en 1484. Mais il n'eut vent de ces petites bandes d'hérétiques, secrètement adeptes, dans sa juridiction, qu'en 1487, et il commença ses efforts pour écraser les hérétiques. Gennadij considérait relativement favorablement l'Inquisition catholique Romaine, et il pensait que les autorités centrales à Moscou (tant politiques que spirituelles) ne prennaient pas l'hérésie suffisament au sérieux, et commença à rassembler ses propres forces à l'intérieur de l'Eglise pour éliminer les Judaïsants. Il écrivit tant au Primat de Moscou qu'au Grand Duc, pour leur rapporter ses trouvailles. Le Grand Duc ordonna à Gennadij d'arrêter les hérétiques et de les amener à Moscou pour jugement. Gennadij, cependant, s'était fait des ennemis dans l'Eglise, du fait de sa montée en puissance, et Gérontius, le Primat de Moscou, était un d'entre eux. Gérontius ne voulut pas permettre de répondre à la demande d'arrêter les hérétiques et de les tester, et ce ne fut pas avant sa mort, 3 ans plus tard, que Gennadij fut à même de demander à l'Eglise un Concile National pour traiter de l'affaire.

En 1490, un Synode de l'Eglise fut assemblé pour discuter de l'hérésie Judaïsante. Gennadij trouva un allié en la personne de Joseph, abbé du monastère de Volokolamsk. Joseph dirigeait strictement un grand monastère, et était un écrivain compétent, capable de défendre ses points de vue. Il écrivit son traité bien connu "L'Illuminateur" (Prosvetiel) comme défense contre l'hérésie Judaïsante. En lui, il défendait les perspectives théologiques orthodoxes traditionnelles. Mais écrire des traités et admonester les idées hérétiques des autres n'était pas sa principale arme contre l'hérésie. Il était un grand défenseur du traitement Inquisitorial des hérétiques, par leur excommunication et leur remise aux autorités civiles afin d'être brûlés vifs. Il justifiait l'usage des autorités civiles en ces matières comme manière de défendre l'Etat Chrétien, et la règle des autorités qui étaient au pouvoir par la grâce de Dieu. Il tenta de persuader les autorités que si les hérétiques se voyaient autorisés à vivre, alors l'existence de leur règle de pouvoir se trouvait menacée. Joseph était studieux, un bon érudit. Il était très versé dans la Bible et les écrits patristiques, et présenta un dossier convainquant contre les hérétiques. Les 4 derniers chapitres de "L'Illuminateur" traitent en particulier des raisons pour lesquelles la punition corporelle et l'exécution devraient être suivies par l'Eglise à l'encontre des Judaïsants. Il argumentait qu'en fait ils n'étaient pas une hérésie Chrétienne du tout, mais plutôt une faction apostate qui avait abandonné le Christianisme. Il demandait la mort pour leurs dirigeants, la prison à vie (dans de bonnes prisons) pour la plupart des adeptes, et des périodes probatoires longues et strictes pour les quelques uns qu'il considérerait comme s'étant valablement rétractés. (16)

Paisius Yaroslavov (un vénéré startetz Russe, que nombreux pensent avoir été le maître de Nil en Russie) et Nil étaient tous 2 présents au Synode de 1490. Ils étaient connus comme opposants tant aux persécutions séculières qu'au procès ecclésiastique contre les hérétiques. Et tous 2, lorsqu'ils avaient à traiter d'infractions tant par des moines que par des laïcs, conseillaient toujours le pardon et la charité.

Nil pensait que la relation entre un être humain et Dieu n'était connue que de Dieu Seul. Il posa des questions sur le rôle de l'Eglise pour tenter de ramener des soi-disants hérétiques dans le bercail de l'Eglise avec quoique ce soit comme autres moyens que l'admonition, la prière et l'exemple. (17) Bien qu'il n'y ait plus de compte-rendus spécifiques des échanges entre ceux qui étaient contre les persécutions à l'encontre des Judaïsants d'une part, et les Joséphites qui soutenaient leur excommunication et mise à mort de l'autre, Nil maintint toujours son opposition contre la punition corporelle et l'exécution. Certains auteurs présentent que d'après eux il aurait pu avoir admis "certaines circonstances" où l'Etat pourrait intervenir dans la punition des hérétiques, mais que lui "il était l'avocat de la clémence, comme convenant mieux à des Chrétiens. Dans tous les cas, il s'opposa résolument à la peine capitale. Saint Nil enseigna sans la moindre compromission que la conscience humaine devait être libre, et que 'Nul ne devrait être persécuté pour ses vues religieuses'." (18)

On doit se rappeler que la torture et l'exécution des hérétiques par l'Eglise et l'Etat était la norme à travers l'Europe à cette époque-là. L'Inquisition de l'Eglise Romaine battait son plein à l'Ouest, et il n'était pas question de discussion et de débats concernant les vues religieuses en dehors des dialogues canoniques à l'intérieur de l'Eglise. "A l'intérieur de l'Eglise" est le concept capital. Si la divergence de croyance était considérée comme "hors" de l'Eglise ou des frontières de ce qui définisssait le système de croyance traditionnel Chrétien, alors les croyances étaient considérées comme hérésie et les croyants traités de manières plutôt sévères voire horribles. En ce qui concerne Nil, avoir parlé contre les persécutions tant civiles qu'ecclésiastiques des hérétiques était vraiment une approche révolutionnaire, hors des normes traditionnelles du moment. Les vues de Nil sur la liberté de l'individu à poursuivre une relation personnelle avec Dieu et l'idée que Dieu Seul pouvait définir la relation était incroyablement tolérante vu sa culture et société. Il n'y avait pas de philosophie compliquée, ni de propositions théoriques qui étaient à la base de sa tolérance et de ses idées de liberté. Il basait sa vue sur la notion du pardon et de la charité Chrétienne. Il se tournait toujours vers le Christ comme un exemple que tous nous devrions suivre, pas seulement dans le développement de nos relations avec Dieu, mais aussi pour les autorités civiles et la hiérarchie de l'Eglise. Il insistait pour que nous nous souvenions que l'idée civile d'une société Chrétienne était basée en premier sur cet appel constant au pardon et à l'amour. Et dès lors que ces institutions et autorités (y compris le Tsar) qui cherchaient à imiter le Christ devaient servir d'exemple dans leur capacité à pardonner et à réaccepter dans le bercail ceux qui s'étaient éloignés des traditions et compréhensions de l'Eglise.

Il y a plusieurs perspectives historiques dans ces évènements qui sont en discussion. La chronologie des Synodes de l'Eglise de l'époque est assez confuse. Certains auteurs présentent l'idée que les Judaïsants s'étaient simplement "fait taper sur les doigts" à cette époque, et que ce n'est qu'après 1504, ou la mort de Nil en 1508, que des persécutions éclatèrent ensuite par Joseph, et le groupe de clercs qui s'associa avec ses vues, et prévalant, les dirigeants des Judaïsants furent alors brûlés vifs, et le restant emprisonné. Mais quelque soient les particularités de la chronologie, le fait est que les hérétiques furent pour finir tués ou emprisonnés, et que l'Hérésie des Judaïsants fut effacée, ou forcée à vivre encore plus cachée. Cette hérésie, pourtant, n'avait jamais eu d'importance réelle sur la théologie ou la pensée de l'Eglise. Et la tolérance et la charité Chrétienne que Nil conseillait, pour le temps qu'elles ont pu durer, ont finit par succomber face aux standards du jour, en considération avec le traitement de ceux "en dehors" des traditions de l'Eglise.

Il y a aussi un désaccord au sujet du débat suivant, probablement majeur, qui eut lieu dans l'Eglise. Que ce Synode d'Eglise aie eu lieu en 1503 ou 1504 (19), et qu'il fut convoqué pour traiter en premier de la question des Judaïsants ou du mariage des clercs d'Eglise et des problèmes de leurs veuves, (20), les 2 visions principales et camps se développèrent autour du problème de la propriété. A nouveau, Nil fut au centre de la controverse.

Depuis des années, Nil avait vécu dans son Skete du désert avec une douzaine de moines. Il avait peu de contacts avec le monde extérieur. Il était admiré pour son érudition et son humble dévotion à Dieu, et pour son service effacé envers ses étudiants et l'Eglise. Ils avaient bâtit ensemble des huttes individuelles comme cellules, et une petite chapelle pour la Liturgie et le culte. Ils maintenaient une vie sévère et simple, comme ascètes et contemplatifs hors des soucis mondains des grands monastères, et des soucis et problèmes que ceux-ci avaient du fait de leurs grandes propriétés terriennes. Les moines du Skete de Nil étaient engagés dans la prière et la contemplation, se rassemblaient chaque semaine pour la Liturgie, et copiaient et traduisaient les écrits dans anciens Pères de l'Eglise. On rapporte que Nil aurait rédigé des "Vies de Saints" faisant autorité, et un commentaire sur les ascètes du déseret qu'il admirait aussi. Nil avait toujours insisté pour que les moines de son Skete aient leur propre travail et de quoi se subvenir à eux-mêmes. Ils ne possédaient pas de grandes terres ni n'employaient de paysans pour leurs travaux ni n'avaient de travailleurs ou de serviteurs attachés. Ils vivaient aussi simplement que possible, et Nil évitait les intrigues politiques et ecclésiastiques qui étaient légions dans le milieu féodal du moment. Il était hors du Machavélisme ecclésiastique qui montait les abbés et les évêques et les clercs les uns contre les autres.

Personne ne s'attendait à ce que cet homme simple mais érudit, timide et retiré, et visiblement engagé dans des activités loin des soucis du monde vienne se tenir debout et dénoncer les abus de pouvoir et du système des propriétés terriennes qui prévalait dans la communauté monastique. Alorsq que les clercs assemblés étaient assis, ébahis, à écouter son appel déchirant pour un retour à la simplicité spirituelle et à l'austérité, ils réalisèrent qu'il avait appelé à la destruction du système de propriété ecclésiale tel qu'il existait. Joseph, qui était un grand partisan des grandes propriétés monastiques et communautés, et qui avait quitté l'assemblée, fut ramené par ses collègues pour relever le défi de la position mise en avant par Nil.

Joseph s'était trouvé de l'autre côté de la barrière durant les sessions concernant les Judaïsants, et lui et Nil avaient des vues divergentes concernant les responsabilités spitituelles de l'Eglise. Joseph avait un agenda bien plus vaste et spécifique concernant le rôle de l'Eglise dans la politique Russe et les luttes de pouvoir, alors que Nil conseillait aux moines de retourner à leurs voeux de pauvreté, prière et dévotion. Si la contemplation était la raison première des moines pour se rassembler dans des communautés très priantes, alors il serait bon de ne pas être chargés par les soucis de diriger de grandes propriétés, des questions de travail des paysans et de servitude, l'incroyable dépense de temps que prennait la gouvernance des villages attachés aux propriétés monastiques et ecclésiales. La richesse personnelle atteinte par nombre d'abbés et de moines de même que le prestige et la puissance venant avec n'étaient pas seulement loin du chemin de leurs voeux de pauvreté, mais en plus les entravaient grandement dans leur voyage sacré vers Dieu.

Nil, avec les autres clercs et moines qui le soutenaient, reçurent le nom des "Non-Possesseurs". Ils devinrent la conscience qui rappelait à l'Eglise Russe le besoin de la simplicité et de l'humilité dans la relation à Dieu, à la propriété, à la prière, et pour les communautés dévotionnelles qu'ils espéraient voir enrichir la vie spirituelle du peuple Russe. Les "Non-Possesseurs" rappellèrent sans cesse à l'Eglise la tradition des anciens Pères, le rôle de la prière hésychaste telle que propagée par le Mont Athos, et la primauté des Evangiles et des Epitres pour établir une solide fondation de dévotion. Au moindre doute, Nil se tournait toujours vers l'Evangile et priait et méditait pour comprendre ce qu'il lisait. C'était la source première de sa grande vision et de son appel au retour vers les bases de la tradition Trinitaire et le chemin Chrétien de simplicité de l'antique Eglise.

Ceux qui détenaient les clés du pouvoir avaient tout à perdre. Ils consolidèrent leur pouvoir et firent appel à Joseph pour les guider pour repousser les arguments des "Non-Possesseurs". Joseph et son cercle de partisans furent appelés les "Possesseurs". Ils se firent les grands partisans de l'accroisssement des possessions terrestres des communautés monastiques, et à l'accroissement du rôle puissant de l'Eglise dans la relation avec le gouvernement de l'Etat Russe en développement et nouvellement consolidé. Ils soutinrent la noblesse et les grands propriétaires terriens, et reçurent tant de vraies terres que du pouvoir politique en échange de leur continuel soutien. Joseph lui-même reçut 7 villages de See Grannidis comme remerciement pour son soutien et sa guidance.

Les 2 camps se servirent pour modérer de quelques unes des positions extrèmes de l'autre. Les "Non-Possesseurs" furent souvent accusés d'une forme de "puritanisme" en relation avec l'ornementation de l'église, et même remirent en question la valeur spirituelle des nombreuses icônes pleines de bijoux que la plupart des grands monastères possédaient. On dit que Nil ne voulait ni or ni argent dans l'ornementation, les vases et les calices sacramentels de sa petite chapelle taillée à la rude. Bien qu'ils n'étaient sûrement pas iconolastes, les "Non-Possesseurs" encouragaient une forme plus simple d'embellissement architectural et d'iconographie. Nil sentait que la beauté du sanctuaire pourrait finir par distraire le fidèle de sa prière et du développement de sa relation personnelle à Dieu.

Après que Nil eut présenté ses soucis et conseils au Synode, il s'en retourna simplement dans le désert qu'il savait aussi être son refuge. L'inutilité du combat était visible dans l'avidité et le pouvoir qui avait déjà innondé la structure et la hiérarchie des grandes communautés monastiques. Les grands biens terrestres et le développement de la position formaliste et ritualiste à l'intérieur de l'Eglise avait déjà commencé à "dépersonaliser" le Mystère de la relation sacrée entre l'homme et Dieu. Pour Nil, l'Eglise allait vite devenir ce monde auquel il voulait échapper. C'était une institution qui s'était détournée et avait cessé de regarder vers Dieu pour s'occuper des soucis des affaires et du pouvoir et de la politique. Lorsqu'il retourna dansle monde noir et humide de son Skete et des quelques moines qui s'étaient assemblés pour apprendre son chemin vers Dieu, il se retira finallement du monde. Il ouvrit la porte de sa cellule, et vint à la maison de la contemplation priante qui était le centre de sa vie. C'est cet exemple de retour qu'il a légué au monde. Le constant rappel que l'on doit toujours se retourner et se retourner vers Dieu. Peu importe à quel point on aurait pu devenir puissant et riche et imprégné des plaisirs de ce monde. Le coeur doit toujours faire chemin retour vers Dieu, et la Puissance du Saint-Esprit, et l'exemple du Christ. Si quoique ce soit a subsisté de son héritage au-delà des spécificités des "Non-Possesseurs" dans l'Histoire, qui est Histoire d'une nation et d'une Eglise, c'est bien l'appel de saint Nil de la Sora à se tourner vers Dieu. Cet héritage est au-delà du temps et de l'espace, et nous balise tous le chemin vers un désert où nos coeurs peuvent contempler la grande bonté de l'Etre Divin, et où chacun d'entre nous doit lutter pour devenir comme le Christ, basant nos vies sur la simplicité de l'amour et de la vérité et du pardon.
Saint Nil mourrut en 1508 à l'âge de 75 ans. Il a laissé derrière lui sa dernière volonté et instruction à ses disciples.


"Moi, l'indigne Nil, je supplie mes supérieurs et frères qui sont du même esprit que moi, d'accomplir cette dernière volonté qui est mienne. Après ma mort, jettez mon corps dans le désert, afin que les bêtes et les oiseaux puissent le dévorer, car il a bassement péché contre Dieu et est indigne d'une sépulture. S'ils ne font pas cela, alors creuser un grand trou là où nous vivons, et ensevelissez-moi là avec toutes les sortes de manques de respects. Craignez les paroles que le grand Arsène adressa comme commandement à ses disciples, disant : 'Je vous ferez citer au Jugement si vous donnez mon corps à qui que ce soit.' Il a toujours été mon plus cher désir autant que mes forces l'ont permi de ne recevoir ni honneur ni louange dans cette vie monastique, alors qu'il en soit ainsi après ma mort. Je vous supplie tous de prier pour mon âme pécheresse, et je vous demande à tous pardon comme je vous pardonne tous. Puisse Dieu nous pardonner tous." (21)

his text is © Copyright 1999 by Miles (Nilus) Stryker
Traduction française © Jean-Michel Dossogne amdg.be 7 mai 2005.

1. Ware, p. 104, 107; aussi Fedotov, " A Treasury...," p. 86.
2. Maloney, p. 9.
3. Ibid, p. 46.
4. Rose, p. 89; aussi Kontzevitch, p. 206; et Maloney, p. 35.
5. Fedotov, "Russian Religious Mind...", p. 265; aussi Tschizewsky, p. 75.
6. Fedotov, "Russian Religious Mind...", p. 265.
7. Rose, op. cit., p. 89; et Maloney, op. cit., P 40.
8.
9. Fedotov, "Russian Religious Mind..." , op. cit., p. 266.
10. Maloney, op. cit., p. 40.
11. Ibid. P, 41.
12. Ibid.
13. Tarsar, p. 29-30.
14. Pipes, op. cit., p. 226.
15. Billington
16. Goldfrank, p. 9; aussi Bolshakoff, p. 40.
17. Zernov, "Third Rome...p. 39.
18. Bolshakoff, op. cit., p. 43.
19. Ibid., p.34; aussi Grundwald, p. 102.
20. Maloney, op. cit., p.45.
21. Rose, op. cit., p. 93; Maloney, op. cit.,p. 45.

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